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A - contrario

Le contre-pied de l'info officielle, un oeil critique sur l'actualité.


Tchad. Privatisation et cession d'entreprises

Publié par A - contrario sur 16 Avril 2015, 20:42pm

Le ministre Aziz Mahamat Saleh à l’épreuve de la transparence

S’achemine-t-on vers une nouvelle braderie d'unités industrielles en faveur des membres du clan Déby? La privatisation annoncée des usines de jus de fruits et de filature dans le sud du pays, ainsi que de quelques établissements hôteliers à participation publique majoritaire, alimente des réserves et des interrogations dans ce sens.

Maxwell N. Loalngar

 

Au terme d'une récente tournée dans le sud du pays, le ministre tchadien de l'Économie, du Commerce et du Développement touristique, Aziz Mahamat Saleh, tirant des conclusions de sa mission, a laissé entendre que l'usine de jus de fruits de Doba sera cédée, contre un (1) franc symbolique, à un entrepreneur national.  Le même sort serait aussi réservé à l'usine de filature de Sarh et quelques établissements hôteliers, y compris ceux encore en construction, dont l'État est le principal actionnaire, selon des sources dignes de foi. Le ministre Aziz Mahamat Saleh, parlant de la cession de l'usine de jus de fruits, a évoqué le respect par l'éventuel repreneur d'un cahier des charges qui se résument à faire fonctionner l'usine et prendre en charge ses employés, selon l'Agence tchadienne de presse (ATP).

"L’Etat est déjà prêt à donner cette usine à un repreneur contre un franc symbolique », a précisé Aziz Mahamat Saleh. Pour lui, le repreneur doit respecter le cahier des charges, celui de faire fonctionner l’usine et prendre en compte tout le personnel."

ATP

Le ministre Aziz Mahamat Saleh lors de sa tournée au sud du pays (Ph. ATP)

Le ministre Aziz Mahamat Saleh lors de sa tournée au sud du pays (Ph. ATP)

La condition indiquée par le ministre est si basique et va de soi qu’un tel discours ne manque pas de susciter des craintes sur une manœuvre que beaucoup d’observateurs estiment sournoise. Tout repreneur, qu’il soit national ou étranger, n’aura pour seul souci que de faire une bonne affaire, ce qui implique que l’usine reprise « fonctionne » bien et pour ce faire une bonne prise en charge des employés dont le rendement est essentiel à la bonne marche de l’entreprise. De là à penser que la privatisation annoncée a tout d’une entreprise d’accaparement, une fois de plus, des unités de production et du secteur de production des ressources et revenus du pays, il y a un pas que nombre d’observateurs n’hésitent pas à franchir. Le flou artistique entretenu à ce sujet par les responsables du dossier donne, faut-il le noter, difficilement tort à ces derniers. Ce, d’autant plus qu’il soulève de légitimes interrogations. Notamment sur les préalables d’un tel processus. 

Que d’interrogations :

Qui sera le repreneur national évoqué? Quels sont les critères précis de son choix, les termes simples du cahier des charges avancés par le ministre à la presse semblant insuffisants? Quelles sont les garanties de transparence de ce processus de privatisation?  Un appel d'offres à candidature a-t-il été lancé? Quels sont les candidats ayant répondu à l'appel d'offres à candidature? Qu'ont-ils proposé comme plans de relance et de dynamisation de l'entreprise, au-delà du cahier des charges à eux soumis? Quel est, plus précisément, le plan de relance de l'éventuel repreneur que l’on dit déjà connu? Quelles sont les clauses pour qu'il ne revende pas lui-même les équipements acquis sur fonds publics?

Voilà autant de questions, non exhaustives, auxquelles les réponses et les éclaircissements du ministre du Commerce sont sollicités et seraient appréciés. 

Un tel exercice donnerait des gages de transparence à cette énième opération de privatisation annoncée. Et mettrait un bémol aux craintes sinon aux supputations dignes de foi qui font état de jeu trouble des autorités en charge du dossier. Ces supputations avancent déjà, en effet, que le repreneur désigné de l'usine de jus de fruits de Doba et, éventuellement le même pour la filature de Sarh, serait un proche parent du président Idriss Déby Itno. Lequel proche parent, selon des sources avisées, aurait lancé, depuis belle lurette déjà, soit avant même ou peu après le lancement des activités de l'usine de Doba en 2011, son dévolu sur ces unités industrielles. L'épilogue du processus s'apparentant ainsi donc à l'aboutissement pur et simple de ses manœuvres selon un timing dont il aurait lui seul le secret. Curieusement, la narration du sujet par le reporter de l'ATP (que l'on peut lire sur son site) laisse songeur et donne l'impression d'un jeu de scène d'ombres pour un tel dénouement ! Quand on sait, à en croire le site Journal du Tchad, que le Directeur général de cette usine, qui se prélasse à N'Djaména laissant son directeur technique gérer les affaires courantes sur place à Doba, est un parent à Déby, la tentation est grande de s’interroger sur l’enchainement ou l’opportunité de la manœuvre : la situation de faillite de l'entreprise, avancée pour annoncer sa privatisation, ne serait-elle pas sciemment créée et entretenue pour le besoin de la cause ? 

"Comme partout ailleurs, le président Déby a nommé comme Directeur général de cette usine un de ses proches, un Zaghawa naturellement; le monsieur se trouve à N'Djamena, il y a cependant un directeur technique sur place à Doba, mais l'essentiel de la communication entre le DG et le DT se fait par téléphone. Comment voulez-vous que les choses avancent?"

Journal du Tchad

Certains observateurs avertis n’excluent pas l’hypothèse et craignent fort que les mesures annoncées s’apparentent une fois de plus à un « cadeau » ( ?) aux parents du président Idriss Déby Itno. Des pans entiers de l’économie nationale sont, en effet, entre les mains des proches du président Déby. Tout comme la plupart des régies financières et d’autres entités « juteuses » de l’État le sont aussi. Il est de notoriété publique que le grand frère du président, le très controversé Daoussa Déby, est l’icône de ceux qui ont mis le grappin sur l’économie nationale. Outre la Société nationale d’Entretien routier (Sner) qui lui avait été cédée symboliquement, bénéficie d’exonérations de taxes et gagne la plupart des offres publiques de chantiers d’infrastructures dont certaines sont refilées en sous-traitance aux Chinois, il est à la tête des hydrocarbures et des télécommunications et une multitude d’autres affaires.

Vue partielle de l'usine de jus de fruits de Doba (Ph. ATP)

Vue partielle de l'usine de jus de fruits de Doba (Ph. ATP)

La proximité au président Déby avait aussi, par le passé, présidé, dans les années 2000, à la reprise, tout autant symbolique, des usines de l’huilerie et de la savonnerie de la CotonTchad par un de ses parents, de souche soudanaise, Adoma Ali. Lequel avait été sacrifié par la suite sur l’autel des intérêts politico-stratégiques à l’issue d’un procès martial consécutif à un sombre assassinat d’un homme d’affaires soudanais impliqué dans un projet pétrolier au Tchad.  Ces cas ne sont qu’un florilège des faits d’accaparement des entités de production de ressources du pays par la famille et la parentèle du président Idriss Déby Itno. La cession de l’usine de jus de fruits de Doba, de la filature de Sarh, des établissements hôteliers dont ceux encore en construction, si elle n’échappe pas à ce népotisme, viendra allonger ainsi la liste déjà longue.

Quelle philosophie de gouvernance économique et de l’émergence ?

C’est le lieu de s’interroger sur toute la philosophie de la gouvernance économique du pouvoir tchadien qui semble faire peu de cas de la transparence. Pour un Etat dont les responsables expriment haut et fort l’ambition de se hisser parmi les pays « émergents » d’ici 2025, une telle stratégie ou plutôt l’absence de stratégie claire dans ce domaine est-elle gagnante à terme ? In fine, l’émergence est-elle seulement l’affaire d’un clan, en l’occurrence celui du président Idriss Déby Itno ? Seuls les parents du président doivent-ils être en vue et constituer l’élite du Tchad de la « renaissance » et de l’ « émergence » ?  Quid des valeurs républicaines d’égalité, d’impartialité, de droit et de justice dans ce crédo de « renaissance » et d’ « émergence » à l’horizon 2025 ?

 

Les privatisations annoncées sont, de ce point de vue, un test et l’occasion d’engager un véritable débat et des réflexions profondes sur le sujet. Faire toute la lumière sur ces privatisations semble un premier pas auquel le ministre Aziz Mahamat Saleh et ses lieutenants ne sauraient se dérober. A eux de lever les zones d'ombres et de faire taire les légitimes suspicions par une transparence sans fard.

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